LIVRE CINQUIÈME[1247:] Nous voici parvenus au dernier acte de la jeunesse, mais nous ne sommes pas encore au dénouement. [1248:] Il nest pas bon que lhomme soit seul, Emile est homme; nous lui avons promis une compagne, il faut la lui donner. Cette compagne est Sophie. En quels lieux est son asile? où la trouverons-nous? Pour la trouver, il la faut connaître. Sachons premièrement ce quelle est, nous jugerons mieux des lieux quelle habite; et quand nous laurons trouvée, encore tout ne sera-t-il pas fait. Puisque notre jeune gentilhomme, dit Locke, est prêt à se marier, il est temps de le laisser auprès de sa maîtresse. Et là-dessus il finit son ouvrage. Pour moi, qui nai pas lhonneur délever un gentilhomme, je me garderai dimiter Locke en cela. [1249:] SOPHIE OU LA FEMME [1250:] Sophie doit être femme comme Emile est homme, cest-à-dire avoir tout ce qui convient à la constitution de son espèce et de son sexe pour remplir sa place dans lordre physique et moral. Commençons donc par examiner les conformités et les différences de son sexe et du nôtre. [1251:] En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme: elle a les mêmes organes, les mêmes besoins, les mêmes facultés; la machine est construite de la même manière, les pièces en sont les mêmes, le jeu de lune est celui de lautre, la figure est semblable; et, sous quelque rapport quon les considère, ils ne diffèrent entre eux que du plus au moins. [1252:] En tout ce qui tient au sexe, la femme et lhomme ont partout des rapports et partout des différences: la difficulté de les comparer vient de celle de déterminer dans la constitution de lun et de lautre ce qui est du sexe et ce qui nen est pas. Par lanatomie comparée, et même à la seule inspection, lon trouve entre eux des différences générales qui paraissent ne point tenir au sexe; elles y tiennent pourtant, mais par des liaisons que nous sommes hors détat dapercevoir: nous ne savons jusquoù ces liaisons peuvent sétendre; la seule chose que nous savons avec certitude est que tout ce quils ont de commun est de lespèce, et que tout ce quils ont de différent est du sexe. Sous ce double point de vue, nous trouvons entre eux tant de rapports et tant doppositions, que cest peut-être une des merveilles de la nature davoir pu faire deux êtres si semblables en les constituant si différemment. [1253:] Ces rapports et ces différences doivent influer sur le moral; cette conséquence est sensible, conforme à lexpérience, et montre la vanité des disputes sur la préférence ou légalité des sexes: comme si chacun des deux, allant aux fins de la nature selon sa destination particulière, nétait pas plus parfait en cela que sil ressemblait davantage à lautre! En ce quils ont de commun ils sont égaux; en ce quils ont de différent ils ne sont pas comparables. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler desprit que de visage,, et la perfection nest pas susceptible de plus et de moins. [1254:] Dans lunion des sexes chacun concourt également à lobjet commun, mais non pas de la même manière. De cette diversité naît la première différence assignable entre les rapports moraux de lun et de lautre. Lun doit être actif et fort, lautre passif et faible: il faut nécessairement que lun veuille et puisse, il suffit que lautre résiste peu. [1255:] Ce principe établi, il sensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à lhomme. Si lhomme doit lui plaire à son tour, cest dune nécessité moins directe: son mérite est dans sa puissance; il plaît par cela seul quil est fort. Ce nest pas ici la loi de lamour, jen conviens; mais cest celle de la nature, antérieure à lamour même. [1256:] Si la femme est faite pour plaire et pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à lhomme au lieu de le provoquer; sa violence à elle est dans ses charmes; cest par eux quelle doit le contraindre à trouver sa force et à en user. Lart le plus sûr danimer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors lamour-propre se joint au désir, et lun triomphe de la victoire que lautre lui fait remporter. De là naissent lattaque et la défense, laudace dun sexe et la timidité de lautre, enfin la modestie et la honte dont la nature arma le faible pour asservir le fort. [1257:] Qui est-ce qui peut penser quelle ait prescrit indifféremment les mêmes avances aux uns et aux autres, et que le premier à former des désirs doive être aussi le premier à les témoigner ? Quelle étrange dépravation de jugement! Lentreprise ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes, est-il naturel quils aient la même audace a sy livrer? Comment ne voit-on pas quavec une si grande inégalité dans la mise commune, si la réserve n imposait à lun la modération que la nature impose à lautre, il en résulterait bientôt la ruine de tous deux, et que le genre humain périrait par les moyens établis pour le conserver? Avec la facilité quont les femmes démouvoir les sens des hommes, et daller réveiller au fond de leurs curs les restes dun tempérament presque éteint, sil était quelque malheureux climat sur la terre où la philosophie eût introduit cet usage, surtout dans les pays chauds, où il naît plus de femmes que dhommes, tyrannisés par elles, ils seraient enfin leurs victimes, et se verraient tous traîner à la mort sans quils pussent jamais sen défendre. [1258:] Si les femelles des animaux nont pas la même honte, que sensuit-il? Ont-elles, comme les femmes, les désirs illimités auxquels cette honte sert de frein? Le désir ne vient pour elles quavec le besoin; le besoin satisfait, le désir cesse; elles ne repoussent plus le mâle par feinte, mais tout de bon: elles font tout le contraire de ce que faisait la fille dAuguste; elles ne reçoivent plus de passagers quand le navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres, leurs temps de bonne volonté sont courts et bientôt passés; linstinct les pousse et linstinct les arrête. Où sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes, quand vous leur aurez ôté la pudeur? Attendre quelles ne se soudent plus des hommes, cest attendre quils ne soient plus bons à rien. [1259:] LEtre suprême a voulu faire en tout honneur à lespèce humaine: en donnant à lhomme des penchants sans mesure, il lui donne en même temps la loi qui les règle, afin quil soit libre et se commande à lui-même; en le livrant à des passions immodérées, il joint à ces passions la raison pour les gouverner; en livrant la femme à des désirs illimités, il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ses facultés, savoir le goût quon prend aux choses honnêtes lorsquon en fait la règle de ses actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, linstinct des bêtes. [1260:] Soit donc que la femelle de lhomme partage ou non ses désirs et veuille ou non les satisfaire, elle le repousse et se défend toujours, mais non pas toujours avec la même force, ni par conséquent avec le même succès. Pour que lattaquant soit victorieux, il faut que lattaqué le permette ou lordonne; car que de moyens adroits natil pas pour forcer lagresseur duser de force! Le plus libre et le plus doux de tous les actes nadmet point de violence réelle, la nature et la raison sy opposent: la nature, en ce quelle a pourvu le plus faible dautant de force quil en faut pour résister quand il lui plaît; la raison, en ce quune violence réelle est non seulement le plus brutal de tous les actes, mais le plus contraire à sa fin, soit parce que lhomme déclare ainsi la guerre à sa compagne, et lautorise à défendre sa personne et sa liberté aux dépens même de la vie de lagresseur, soit parce que la femme seule est juge de létat où elle se trouve, et quun enfant naurait point de père si tout homme en pouvait usurper les droits. [1261:] Voici donc une troisième conséquence de la constitution des sexes, cest que le plus fort soit le maître en apparence, et dépende en effet du plus faible; et cela non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la nature, qui, donnant à la femme plus de facilité dexciter les désirs quà lhomme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci, malgré quil en ait, du bon plaisir de lautre, et le contraint de chercher à son tour à lui plaire pour obtenir quelle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce quil y a de plus doux pour lhomme dans sa victoire est de douter si cest la faiblesse qui cède à la force, ou si cest la volonté qui se rend; et la ruse ordinaire de la femme est de laisser toujours ce doute entre elle et lui. Lesprit des femmes répond en ceci parfaitement à leur constitution: loin de rougir de leur faiblesse, elles en font gloire: leurs tendres muscles sont sans résistance: elles affectent de ne pouvoir soulever les plus légers fardeaux; elles auraient honte dêtre fortes. Pourquoi cela ? Ce nest pas seulement pour paraître délicates, cest par une précaution plus adroite; elles se ménagent de loin des excuses et le droit dêtre faibles au besoin. [1262:] Le progrès des lumières acquises par nos vices a beaucoup changé sur ce point les anciennes opinions parmi nous, et lon ne parle plus guère de violences depuis quelles sont si peu nécessaires et que les hommes ny croient plus; au lieu quelles sont très communes dans les hautes antiquités grecques et juives, parce que ces mêmes opinions sont dans la simplicité de la nature, et que la seule expérience du libertinage a pu les déraciner. Si lon cite de nos jours moins dactes de violence, ce nest sûrement pas que les hommes soient plus tempérants, mais cest quils ont moins de crédulité, et que telle plainte, qui jadis eût persuadé des peuples simples, ne ferait de nos jours quattirer les ris des moqueurs; on gagne davantage à se taire. Il y a dans le Deutéronome une loi par laquelle une fille abusée était punie avec le séducteur, si le délit avait été commis dans la ville; mais sil avait été commis à la campagne ou dans des lieux écartés, lhomme seul était puni; Car, dit la loi, la fille a crié et na point été entendue. Cette bénigne interprétation apprenait aux filles à ne pas se laisser surprendre en des lieux fréquentés. [1263:] Leffet de ces diversités dopinions sur les murs est sensible. La galanterie moderne en est louvrage. Les hommes, trouvant que leurs plaisirs dépendaient plus de la volonté du beau sexe quils navaient cru, ont captivé cette volonté par des complaisances dont il les a bien dédommagés. [1264:] Voyez comment le physique nous amène insensiblement au moral, et comment de la grossière union des sexes naissent peu à peu les plus douces lois de lamour. Lempire des femmes nest point à elles parce que les hommes lont voulu, mais parce que ainsi le veut la nature: il était à elles avant quelles parussent lavoir. Ce même Hercule, qui crut faire violence aux cinquante filles de Thespius, fut pourtant contraint de filer près dOmphale; et le fort Samson nétait pas si fort que Dalila. Cet empire est aux femmes, et ne peut leur être ôté, même quand elles en abusent: si jamais elles pouvaient le perdre, il y a longtemps quelles lauraient perdu. [1265:] Il ny a nulle parité entre les deux sexes quant à la conséquence du sexe. Le mâle nest mâle quen certains instants, la femelle est femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse; tout la rappelle sans cesse à son sexe, et, pour en bien remplir les fonctions, il lui faut une constitution qui sy rapporte. Il lui faut du ménagement durant sa grossesse; il lui faut du repos dans ses couches; il lui faut une vie molle et sédentaire pour allaiter ses enfants; il lui faut, pour les élever, de la patience et de la douceur, un zèle, une affection que rien ne rebute; elle sert de liaison entre eux et leur père, elle seule les lui fait aimer et lui donne la confiance de les appeler siens. Que de tendresse et de soin ne lui faut-il point pour maintenir dans lunion toute la famille! Et enfin tout cela ne doit pas être des vertus, mais des goûts, sans quoi lespèce humaine serait bientôt éteinte. [1266:] La rigidité des devoirs relatifs des deux sexes nest ni ne peut être la même. Quand la femme se plaint là-dessus de linjuste inégalité quy met lhomme, elle a tort; cette inégalité nest point une institution humaine, ou du moins elle nest point louvrage du préjugé, mais de la raison: cest à celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfants den répondre à lautre. Sans doute il nest permis à personne de violer sa foi, et tout mari infidèle qui prive sa femme du seul prix des austères devoirs de son sexe est un homme injuste et barbare; mais la femme infidèle fait plus, elle dissout la famille et brise tous les liens de la nature; en donnant à lhomme des enfants qui ne sont pas à lui, elle trahit les uns et les autres, elle joint la perfidie à linfidélité. Jai peine à voir quel désordre et quel crime ne tient pas à celui-là. Sil est un état affreux au monde, cest celui dun malheureux père qui, sans confiance en sa femme, nose se livrer aux plus doux sentiments de son cur, qui doute, en embrassant son enfant, sil nembrasse point lenfant dun autre, le gage de son déshonneur, le ravisseur du bien de ses propres enfants. Quest-ce alors que la famille, si ce nest une société dennemis secrets quune femme coupable arme lun contre lautre, en les forçant de feindre de sentraimer? [1267:] Il nimporte donc pas seulement que la femme soit fidèle, mais quelle soit jugée telle par son mari, par ses proches, par tout le monde; il importe quelle soit modeste, attentive, réservée, et quelle porte aux yeux dautrui, comme en sa propre conscience, le témoignage de sa vertu. Enfin sil importe quun père aime ses enfants, il importe quil estime leur mère. Telles sont les raisons qui mettent lapparence même au nombre des devoirs des femmes, et leur rendent lhonneur et la réputation non moins indispensables que la chasteté. De ces principes dérive, avec la différence morale des sexes, un motif nouveau de devoir et de convenance, qui prescrit spécialement aux femmes lattention la plus scrupuleuse sur leur conduite, sur leurs manières, sur leur maintien. Soutenir vaguement que les deux sexes sont égaux, et que leurs devoirs sont les mêmes, cest se perdre en déclamations vaines, cest ne rien dire tant quon ne répondra pas à cela. [1268:] Nest-ce pas une manière de raisonner bien solide, de donner des exceptions pour réponse à des lois générales aussi bien fondées? Les femmes, dites-vous, ne font pas toujours des enfants! Non, mais leur destination propre est den faire. Quoi! parce quil y a dans lunivers une centaine de grandes villes où les femmes, vivant dans la licence, font peu denfants, vous prétendez que létat des femmes est den faire peu! Et que deviendraient vos villes, si les campagnes éloignées, où les femmes vivent plus simplement et plus chastement, ne réparaient la stérilité des dames ? Dans combien de provinces les femmes qui nont fait que quatre ou cinq enfants passent pour peu fécondes? Enfin, que telle ou telle femme fasse peu denfants, quimporte? Létat de la femme est-il moins dêtre mère? et nest-ce pas par des lois générales que la nature et les murs doivent pourvoir à cet état? [1269:] Quand il y aurait entre les grossesses daussi longs intervalles quon le suppose, une femme changera-t-elle ainsi brusquement et alternativement de manière de vivre sans péril et sans risque? Sera-t-elle aujourdhui nourrice et demain guerrière? Changera-t-elle de tempérament et de goûts comme un caméléon de couleurs? Passera-t-elle tout à coup de lombre de la clôture et des soins domestiques aux injures de lair, aux travaux, aux fatigues, aux périls de la guerre? Sera-t-elle tantôt craintive et tantôt brave, tantôt délicate et tantôt robuste? Si les jeunes gens élevés dans Paris ont peine à supporter le métier des armes, des femmes qui nont jamais affronté le soleil, et qui savent à peine marcher, le supporteront-elles après cinquante ans de mollesse? Prendront-elles ce dur métier à lâge où les hommes le quittent? [1270:] Il y a des pays où les femmes accouchent presque sans peine et nourrissent leurs enfants presque sans soin; jen conviens: mais dans ces mêmes pays les hommes vont demi-nus en tout temps, terrassent les bêtes féroces, portent un canot comme un havresac, font des chasses de sept ou huit cents lieues, dorment à lair à plate terre, supportent des fatigues incroyables, et passent plusieurs jours sans manger. Quand les femmes deviennent robustes, les hommes le deviennent encore plus; quand les hommes samollissent, les femmes samollissent davantage; quand les deux termes changent également, la différence reste la même. [1271:] Platon, dans sa République, donne aux femmes les mêmes exercices quaux hommes; je le crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les familles particulières, et ne sachant plus que faire des femmes, il se vit forcé de les faire hommes. Ce beau génie avait tout combiné, tout prévu: il allait au-devant dune objection que personne peut-être neût songé à lui faire; mais il a mal résolu celle quon lui fait. Je ne parle point de cette prétendue communauté de femmes, dont le reproche tant répété prouve que ceux qui le lui font ne lont jamais lu; je parle de cette promiscuité civile qui confond partout les deux sexes dans les mêmes emplois, dans les mêmes travaux, et ne peut manquer dengendrer les plus intolérables abus; je parle de cette subversion des plus doux sentiments de la nature, immolés à un sentiment artificiel qui ne peut subsister que par eux: comme sil ne fallait pas une prise naturelle pour former des liens de convention! comme si lamour quon a pour ses proches nétait pas le principe de celui quon doit à lEtat! comme si ce n était pas par la petite patrie, qui est la famille, que le cur sattache à la grande! comme si ce nétait pas le bon fils, le bon mari, le bon père, qui font le bon citoyen! [1272:] Dès quune fois il est démontré que lhomme et la femme ne sont ni ne doivent être constitués de même, de caractère ni de tempérament, il sensuit quils ne doivent pas avoir la même éducation. En suivant les directions de la nature, ils doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses; la fin des travaux est commune, mais les travaux sont différents, et par conséquent les goûts qui les dirigent. Après avoir tâché de former lhomme naturel, pour ne pas laisser imparfait notre ouvrage, voyons comment doit se former aussi la femme qui convient à cet homme. [1273:] Voulez-vous toujours être bien guidé, suivez toujours les indications de la nature. Tout ce qui caractérise le sexe doit être respecté comme établi par elle. Vous dites sans cesse: les femmes ont tel et tel défaut que nous navons pas. Votre orgueil vous trompe; ce seraient des défauts pour vous, ce sont des qualités pour elles; tout irait moins bien si elles ne les avaient pas. Empêchez ces prétendus défauts de dégénérer, mais gardez-vous de les détruire. [1274:] Les femmes, de leur côté, ne cessent de crier que nous les élevons pour être vaines et coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maîtres; elles sen prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie! Et depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de léducation des filles ? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît? Elles nont point de collèges: grand malheur! Eh! plût à Dieu quil ny en eût point pour les garçons! ils seraient plus sensément et plus honnêtement élevés. Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries? Leur fait-on malgré elles passer la moitié de leur vie à leur toilette, à votre exemple? Vous empêche-ton de les instruire et faire instruire à votre gré? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elles sont belles, si leurs minauderies nous séduisent, si lart quelles apprennent de vous nous attire et nous flatte, si nous aimons à les voir mises avec goût, si nous leur laissons affiler à loisir les armes dont elles nous subjuguent? Eh! prenez le parti de les élever comme des hommes; ils y consentiront de bon cur. Plus elles voudront leur ressembler, moins elles les gouverneront, et cest alors quils seront vraiment les maîtres. [1275:] Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également partagées; mais prises en tout, elles se compensent. La femme vaut mieux comme femme et moins comme homme; partout où elle fait valoir ses droits, elle a lavantage; partout où elle veut usurper les nôtres, elle reste au-dessous de nous. On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions; constante manière dargumenter des galants partisans du beau sexe. [1276:] Cultiver dans les femmes les qualités de lhomme, et négliger celles qui leur sont propres, cest donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes; en tâchant dusurper nos avantages, elles nabandonnent pas les leurs; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les uns et les autres parce quils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre, et perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature; faites-en une honnête femme, et soyez sûre quelle en vaudra mieux pour elle et pour nous. [1277:] Sensuit-il quelle doive être élevée dans lignorance de toute chose, et bornée aux seules fonctions du ménage? Lhomme fera-t-il sa servante de sa compagne? Se privera-t-il auprès delle du plus grand charme de la société? Pour mieux lasservir lempêchera-t-il de rien sentir, de rien connaître ? En fera-t-il un véritable automate ? Non, sans doute; ainsi ne la pas dit la nature, qui donne aux femmes un esprit si agréable et si délié; au contraire, elle veut quelles pensent, quelles jugent, quelles aiment, quelles connaissent, quelles cultivent leur esprit comme leur figure; ce sont les armes quelle leur donne pour suppléer à la force qui leur manque et pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses, mais seulement celles quil leur convient de savoir. [1278:] Soit que je considère la destination particulière du sexe, soit que jobserve ses penchants, soit que je compte ses devoirs, tout concourt également à mindiquer la forme déducation qui lui convient. La femme et lhomme sont faits lun pour lautre, mais leur mutuelle dépendance nest pas égale: les hommes dépendent des femmes par leurs désirs; les femmes dépendent des hommes et par leurs désirs et par leurs besoins; nous subsisterions plutôt sans elles quelles sans nous. Pour quelles aient le nécessaire, pour quelles soient dans leur état, il faut que nous le leur donnions, que nous voulions le leur donner, que nous les en estimions dignes; elles dépendent de nos sentiments, du prix que nous mettons à leur mérite, du cas que nous faisons de leurs charmes et de leurs vertus. Par la loi même de la nature, les femmes, tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la merci des jugements des hommes: il ne suffit pas quelles soient estimables, il faut quelles soient estimées; il ne leur suffit pas dêtre belles, il faut quelles plaisent; il ne leur suffit pas dêtre sages, il faut quelles soient reconnues pour telles; leur honneur nest pas seulement dans leur conduite, mais dans leur réputation, et il nest pas possible que celle qui consent à passer pour infâme puisse jamais être honnête. Lhomme, en bien faisant, ne dépend que de lui-même, et peut braver le jugement public; mais la femme, en bien faisant, na fait que la moitié de sa tâche, et ce que lon pense delle ne lui importe pas moins que ce quelle est en effet. Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet égard contraire à celui de la nôtre: lopinion est le tombeau de la vertu parmi les hommes, et son trône parmi les femmes. [1279:] De la bonne constitution des mères dépend dabord celle des enfants; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes; des femmes dépendent encore leurs murs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur même. Ainsi toute léducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer deux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce: voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce quon doit leur apprendre dès leur enfance. Tant quon ne remontera pas à ce principe, on sécartera du but, et tous les préceptes quon leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre. [1280:] Mais, quoique toute femme veuille plaire aux hommes et doive le vouloir, il y a bien de la différence entre vouloir plaire à lhomme de mérite, à lhomme vraiment aimable, et vouloir plaire à ces petits agréables qui déshonorent leur sexe et celui quils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme à aimer dans les hommes ce qui lui ressemble, et ce nest pas non plus en prenant leurs manières quelle doit chercher à sen faire aimer. [1281:] Lors donc que, quittant le ton modeste et posé de leur sexe, elles prennent les airs de ces étourdis, loin de suivre leur vocation, elles y renoncent; elles sôtent à elles-mêmes les droits quelles pensent usurper. Si nous étions autrement, disent-elles, nous ne plairions point aux hommes. Elles mentent. Il faut être folle pour aimer les fous; le désir dattirer ces gens-là montre le goût de celle qui sy livre. Sil ny avait point dhommes frivoles, elle se presserait den faire; et leurs frivolités sont bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais hommes, et qui veut leur plaire, prend des moyens assortis à son dessein. La femme est coquette par état; mais sa coquetterie change de forme et dobjet selon ses vues; réglons ces vues sur celles de la nature, la femme aura léducation qui lui convient. [1282:] Les petites filles, presque en naissant, aiment la parure: non contentes dêtre jolies, elles veulent quon les trouve telles: on voit dans leurs petits airs que ce soin les occupe déjà; et à peine sont-elles en état dentendre ce quon leur dit, quon les gouverne en leur parlant de ce quon pensera delles. Il sen faut bien que le même motif très indiscrètement proposé aux petits garçons nait sur eux le même empire. Pourvu quils soient indépendants et quils aient du plaisir, ils se soucient fort peu de ce quon pourra penser deux. Ce nest quà force de temps et de peine quon les assujettit à la même loi. [1283:] De quelque part que vienne aux filles cette première leçon, elle est très bonne. Puisque le corps naît pour ainsi dire avant lâme, la première culture doit être celle du corps: cet ordre est commun aux deux sexes. Mais lobjet de cette culture est différent; dans lun cet objet est le développement des forces, dans lautre il est celui des agréments: non que ces qualités doivent être exclusives dans chaque sexe, lordre seulement est renversé; il faut assez de force aux femmes pour faire tout ce quelles font avec grâce; il faut assez dadresse aux hommes pour faire tout ce quils font avec facilité. [1284:] Par lextrême mollesse des femmes commence celle des hommes. Les femmes ne doivent pas être robustes comme eux, mais pour eux, pour que les hommes qui naîtront delles le soient aussi. En ceci, les couvents, où les pensionnaires ont une nourriture grossière, mais beaucoup débats, de courses, de jeux en plein air et dans des jardins, sont à préférer à la maison paternelle, où une fille, délicatement nourrie, toujours flattée ou tancée, toujours assise sous les yeux de sa mère dans une chambre bien close, nose se lever, ni marcher, ni parler, ni souffler, et na pas un moment de liberté pour jouer, sauter, courir, crier, se livrer à la pétulance naturelle à son âge: toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal entendue; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps et le cur de la jeunesse. [1285:] Les filles de Sparte sexerçaient, comme les garçons, aux jeux militaires, non pour aller à la guerre, mais pour porter un jour des enfants capables den soutenir les fatigues. Ce nest pas là ce que japprouve: il nest pas nécessaire pour donner des soldats à lEtat que les mères aient porté le mousquet et fait lexercice à la prussienne; mais je trouve quen général léducation grecque était très bien entendue en cette partie. Les jeunes filles paraissaient souvent en public, non pas mêlées avec les garçons, mais rassemblées entre elles. Il ny avait presque pas une fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie, où lon ne vît des bandes de filles des premiers citoyens couronnées de fleurs, chantant des hymnes, formant des churs de danses, portant des corbeilles, des vases, des offrandes, et présentant aux sens dépravés des Grecs un spectacle charmant et propre à balancer le mauvais effet de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fît cet usage sur les curs des hommes, toujours était-il excellent pour donner au sexe une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables, modérés, salutaires, et pour aiguiser et former son goût par le désir continuel de plaire, sans jamais exposer ses murs. [1286:] Sitôt que ces jeunes personnes étaient mariées, on ne les voyait plus en public; renfermées dans leurs maisons, elles bornaient tous leurs soins à leur ménage et à leur famille. Telle est la manière de vivre que la nature et la raison prescrivent au sexe. Aussi de ces mères-là naissaient les hommes les plus sains, les plus robustes, les mieux faits de la terre; et malgré le mauvais renom de quelques îles, il est constant que de tous les peuples du monde, sans en excepter même les Romains, on nen cite aucun où les femmes aient été à la fois plus sages et plus aimables, et aient mieux réuni les murs à la beauté, que lancienne Grèce. [1287:] On sait que laisance des vêtements qui ne gênaient point le corps contribuait beaucoup à lui laisser dans les deux sexes ces belles proportions quon voit dans leurs statues, et qui servent encore de modèle à lart quand la nature défigurée a cessé de lui en fournir parmi nous. De toutes ces entraves gothiques, de ces multitudes de ligatures qui tiennent de toutes parts nos membres en presse, ils nen avaient pas une seule. Leurs femmes ignoraient lusage de ces corps de baleine par lesquels les nôtres contrefont leur taille plutôt quelles ne la marquent. Je ne puis concevoir que cet abus, poussé en Angleterre à un point inconcevable, ny fasse pas à la fin dégénérer lespèce, et je soutiens même que lobjet dagrément quon se propose en cela est de mauvais goût. Il nest point agréable de voir une femme coupée en deux comme une guêpe; cela choque la vue et fait souffrir limagination. La finesse de la taille a, comme tout le reste, ses proportions, sa mesure, passé laquelle elle est certainement un défaut: ce défaut serait même frappant à lil sur le nu: pourquoi serait-il une beauté sous le vêtement! [1288:] Je nose presser les raisons sur lesquelles les femmes sobstinent à sencuirasser ainsi: un sein qui tombe, un ventre qui grossit, etc., cela déplaît fort, jen conviens, dans une personne de vingt ans, mais cela ne choque plus à trente; et comme il faut en dépit de nous être en tout temps ce quil plaît à la nature, et que lil de lhomme ne sy trompe point, ces défauts sont moins déplaisants à tout âge que la sotte affectation dune petite fille de quarante ans. [1289:] Tout ce qui gêne et contraint la nature est de mauvais goût; cela est vrai des parures du corps comme des ornements de lesprit. La vie, la santé, la raison, le bien-être doivent aller avant tout; la grâce ne va point sans laisance; la délicatesse nest pas la langueur, et il ne faut pas être malsaine pour plaire. On excite la pitié quand on souffre; mais le plaisir et le désir cherchent la fraîcheur de la santé. [1290:] Les enfants des deux sexes ont beaucoup damusements communs, et cela doit être; nen ont-ils pas de même étant grands ? Ils ont aussi des goût propres qui les distinguent. Les garçons cherchent le mouvement et le bruit: des tambours, des sabots, de petits carrosses; les filles aiment mieux ce qui donne dans la vue et sert à lornement: des miroirs, des bijoux, des chiffons, surtout des poupées: la poupée est lamusement spécial de ce sexe; voilà très évidemment son goût déterminé sur sa destination. Le physique de lart de plaire est dans la parure: cest tout ce que des enfants peuvent cultiver de cet art. [1291:] Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée, lui changer sans cesse dajustement, lhabiller, la déshabiller cent et cent fois, chercher continuellement de nouvelles combinaisons dornements bien ou mal assortis, il nimporte; les doigts manquent dadresse, le goût nest pas formé, mais déjà le penchant se montre; dans cette éternelle occupation le temps coule sans quelle y songe; les heures passent, elle nen sait rien; elle oublie les repas mêmes, elle a plus faim de parure que daliment. Mais, direz-vous, elle pare sa poupée et non sa personne. Sans doute; elle voit sa poupée et ne se voit pas, elle ne peut rien faire pour elle-même, elle nest pas formée, elle na ni talent ni force, elle nest rien encore, elle est toute dans sa poupée, elle y met toute sa coquetterie. Elle ne ly laissera pas toujours, elle attend le moment dêtre sa poupée elle-même. [1292:] Voilà donc un premier goût bien décidé: vous navez quà le suivre et le régler. Il est sûr que la petite voudrait de tout son cur savoir orner sa poupée, faire ses nuds de manche, son fichu, son falbala, sa dentelle; en tout cela on la fait dépendre si durement du bon plaisir dautrui, quil lui serait bien plus commode de tout devoir à son industrie. Ainsi vient la raison des premières leçons quon lui donne: ce ne sont pas des tâches quon lui prescrit, ce sont des bontés quon a pour elle. Et en effet, presque toutes les petites filles apprennent avec répugnance à lire et à écrire; mais, quant à tenir laiguille, cest ce quelles apprennent toujours volontiers. Elles simaginent davance être grandes, et songent avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir à se parer. [1293:] Cette première route ouverte est facile à suivre: la couture, la broderie, la dentelle viennent delles-mêmes. La tapisserie nest plus si fort à leur gré: les meubles sont trop loin delles, ils ne tiennent point à la personne, ils tiennent à dautres opinions. La tapisserie est lamusement des femmes; de jeunes filles ny prendront jamais un fort grand plaisir. [1294:] Ces progrès volontaires sétendront aisément jusquau dessin, car cet art nest pas indifférent à celui de se mettre avec goût: mais je ne voudrais point quon les appliquât au paysage, encore moins à la figure. Des feuillages, des fruits, des fleurs, des draperies, tout ce qui peut servir à donner un contour élégant aux ajustements, et à faire soi-même un patron de broderie quand on nen trouve pas à son gré, cela leur suffit. En général, sil importe aux hommes de borner leurs études à des connaissances dusage, cela importe encore plus aux femmes, parce que la vie de celles-ci, bien que moins laborieuse, étant ou devant être plus assidue à leurs soins, et plus entrecoupée de soins divers, ne leur permet de se livrer par choix à aucun talent au préjudice de leurs devoirs. [1295:] Quoi quen disent les plaisants, le bon sens est également des deux sexes. Les filles en général sont plus dociles que les garçons, et lon doit même user sur elles de plus dautorité, comme je le dirai tout à lheure; mais il ne sensuit pas que lon doive exiger delles rien dont elles ne puissent voir lutilité; lart des mères est de la leur montrer dans tout ce quelles leur prescrivent, et cela est dautant plus aisé, que lintelligence dans les filles est plus précoce que dans les garçons. Cette règle bannit de leur sexe, ainsi que du nôtre, non seulement toutes les études oisives qui naboutissent à rien de bon et ne rendent pas même plus agréables aux autres ceux qui les ont faites, mais même toutes celles dont lutilité nest pas de lâge, et où lenfant ne peut la prévoir dans un âge plus avancé. Si je ne veux pas quon presse un garçon dapprendre à lire, à plus forte raison je ne veux pas quon y force de jeunes filles avant de leur faire bien sentir à quoi sert la lecture; et, dans la manière dont on leur montre ordinairement cette utilité, on suit bien plus sa propre idée que la leur. Après tout, où est la nécessité quune fille sache lire et écrire de si bonne heure? Aura-t-elle si tôt un ménage à gouverner? Il y en a bien peu qui ne fassent plus dabus que dusage de cette fatale science; et toutes sont un peu trop curieuses pour ne pas lapprendre sans quon les y force, quand elles en auront le loisir et loccasion. Peut-être devraient-elles apprendre à chiffrer avant tout; car rien noffre une utilité plus sensible en tout temps, ne demande un plus long usage, et ne laisse tant de prise à lerreur que les comptes. Si la petite navait les cerises de son goûter que par une opération darithmétique, je vous réponds quelle saurait bientôt calculer. [1296:] Je connais une jeune personne qui apprit à écrire plus tôt quà lire, et qui commença décrire avec laiguille avant que décrire avec la plume. De toute lécriture elle ne voulut dabord faire que des O. Elle faisait incessamment des O grands et petits, des O de toutes les tailles, des O les uns dans les autres, et toujours tracés à rebours. Malheureusement un jour quelle était occupée à cet utile exercice, elle se vit dans un miroir; et, trouvant que cette attitude contrainte lui donnait mauvaise grâce, comme une autre Minerve, elle jeta la plume, et ne voulut plus faire des O. Son frère naimait pas plus à écrire quelle; mais ce qui le fâchait était la gêne, et non pas lair quelle lui donnait. On prit un autre tour pour la ramener à lécriture; la petite fille était délicate et vaine, elle nentendait point que son linge servît à ses surs; on le marquait, on ne voulut plus le marquer; il fallut le marquer elle-même: on conçoit le reste du progrès. [1297:] Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles, mais imposez-leur-en toujours. Loisiveté et lindocilité sont les deux défauts les plus dangereux pour elles, et dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être vigilantes et laborieuses; ce nest pas tout: elles doivent être gênées de bonne heure. Ce malheur, si cen est un pour elles, est inséparable de leur sexe; et jamais elles ne sen délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute leur vie asservies à la gêne la plus continuelle et la plus sévère, qui est celle des bienséances. Il faut les exercer dabord à la contrainte, afin quelle ne leur coûte jamais rien; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés dautrui. Si elles voulaient toujours travailler, on devrait quelquefois les forcer à ne rien faire. La dissipation, la frivolité, linconstance, sont les défauts qui naissent aisément de leurs premiers goûts corrompus et toujours suivis. Pour prévenir cet abus, apprenez-leur surtout à se vaincre. Dans nos insensés établissements, la vie de lhonnête femme est un combat perpétuel contre elle-même; il est juste que ce sexe partage la peine des maux quil nous a causés. [1298:] Empêchez que les filles ne sennuient dans leurs occupations et ne se passionnent dans leurs amusements, comme il arrive toujours dans les éducations vulgaires, où lon met, comme dit Fénelon, tout lennui dun côté et tout le plaisir de lautre. Le premier de ces deux inconvénients naura lieu, si on suit les règles précédentes, que quand les personnes qui seront avec elles leur déplairont. Une petite fille qui aimera sa mère ou sa mie travaillera tout le jour à ses côtés sans ennui; le babil seul la dédommagera de toute sa gêne. Mais, si celle qui la gouverne lui est insupportable, elle prendra dans le même dégoût tout ce quelle fera sous ses yeux. Il est très difficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs mères plus quavec personne au monde puissent un jour tourner à bien; mais, pour juger de leurs vrais sentiments, il faut les étudier, et non pas se fier à ce quelles disent; car elles sont flatteuses, dissimulées, et savent de bonne heure se déguiser. On ne doit pas non plus leur prescrire daimer leur mère; laffection ne vient point par devoir, et ce nest pas ici que sert la contrainte. Lattachement, les soins, la seule habitude, feront aimer la mère de la fille, si elle ne fait rien pour sattirer sa haine. La gêne même où elle la tient, bien dirigée, loin daffaiblir cet attachement, ne fera que laugmenter, parce que la dépendance étant un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir. [1299:] Par la même raison quelles ont ou doivent avoir peu de liberté, elles portent à lexcès celle quon leur laisse; extrêmes en tout, elles se livrent à leurs jeux avec plus demportement encore que les garçons: cest le second des inconvénients dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré; car il est la cause de plusieurs vices particuliers aux femmes, comme, entre autres, le caprice de lengouement, par lequel une femme se transporte aujourdhui pour tel objet quelle ne regardera pas demain. Linconstance des goûts leur est aussi funeste que leur excès, et lun et lautre leur vient de la même source. Ne leur ôtez pas la gaieté, les ris, le bruit, les folâtres jeux; mais empêchez quelles ne se rassasient de lun pour courir à lautre; ne souffrez pas quun seul instant dans leur vie elles ne connaissent plus de frein. Accoutumez-les à se voir interrompre au milieu de leurs jeux, et ramener à dautres soins sans murmurer. La seule habitude suffit encore en ceci, parce quelle ne fait que seconder la nature. [1300:] Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute leur vie, puisquelles ne cessent jamais dêtre assujetties ou à un homme, ou aux jugements des hommes, et quil ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de ces jugements. La première et la plus importante qualité dune femme est la douceur: faite pour obéir à un être aussi imparfait que lhomme, souvent si plein de vices, et toujours si plein de défauts, elle doit apprendre de bonne heure à souffrir même linjustice et à supporter les torts dun mari sans se plaindre; ce nest pas pour lui, cest pour elle quelle doit être douce. Laigreur et lopiniâtreté des femmes ne font jamais quaugmenter leurs maux et les mauvais procédés des maris; ils sentent que ce nest pas avec ces armes-là quelles doivent les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes et persuasives pour devenir acariâtres; il ne les fit point faibles pour être impérieuses; il ne leur donna point une voix si douce pour dire des injures; il ne leur fit point des traits si délicats pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent, elles soublient: elles ont souvent raison de se plaindre, mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe; un mari trop doux peut rendre une femme impertinente; mais, à moins quun homme ne soit un monstre, la douceur dune femme le ramène, et triomphe de lui tôt ou tard. [1301:] Que les filles soient toujours soumises, mais que les mères ne soient pas toujours inexorables. Pour rendre docile une jeune personne, il ne faut pas la rendre malheureuse; pour la rendre modeste, il ne faut pas labrutir; au contraire, je ne serais pas fâché quon lui laissât mettre quelquefois un peu dadresse, non pas à éluder la punition dans sa désobéissance, mais à se faire exempter dobéir. Il nest pas question de lui rendre sa dépendance pénible, il suffit de la lui faire sentir. La ruse est un talent naturel au sexe; et, persuadé que tous les penchants naturels sont bons et droits par eux-mêmes, je suis davis quon cultive celui-là comme les autres: il ne sagit que den prévenir labus. [1302:] Je men rapporte sur la vérité de cette remarque à tout observateur de bonne foi. Je ne veux point quon examine là-dessus les femmes mêmes: nos gênantes institutions peuvent les forcer daiguiser leur esprit. Je veux quon examine les filles, les petites filles, qui ne font pour ainsi dire que de naître: quon les compare avec les petits garçons de même âge; et, si ceux-ci ne paraissent lourds, étourdis, bêtes, auprès delles, jaurai tort incontestablement. Quon me permette un seul exemple pris dans toute la naïveté puérile. [1303:] Il est très commun de défendre aux enfants de rien demander à table; car on ne croit jamais mieux réussir dans leur éducation quen la surchargeant de préceptes inutiles, comme si un morceau de ceci ou de cela n était pas bientôt accordé ou refusé, sans faire mourir sans cesse un pauvre enfant dune convoitise aiguisée par lespérance. Tout le monde sait ladresse dun jeune garçon soumis à cette loi, lequel, ayant été oublié à table, savisa de demander du sel, etc. Je ne dirai pas quon pouvait le chicaner pour avoir demandé directement du sel et indirectement de la viande; lomission était si cruelle, que, quand il eût enfreint ouvertement la loi et dit sans détour quil avait faim, je ne puis croire quon len eût puni. Mais voici comment sy prit, en ma présence, une petite fille de six ans dans un cas beaucoup plus difficile; car, outre quil lui était rigoureusement défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement, la désobéissance neût pas été graciable, puisquelle avait mangé de tous les plats, hormis un seul, dont on avait oublié de lui donner, et quelle convoitait beaucoup. [1304:] Or, pour obtenir quon réparât cet oubli sans quon pût laccuser de désobéissance, elle fit en avançant son doigt la revue de tous les plats, disant tout haut, à mesure quelle les montrait: Jai mangé de ça,jai mangé de ça; mais elle affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle navait point mangé, que quelquun sen apercevant lui dit: Et de cela, en avez-vous mangé ? Oh! non, reprit doucement la petite gourmande en baissant les yeux. Je najouterai rien; comparez: ce tour-ci est une ruse de fille, lautre est une ruse de garçon. [1305:] Ce qui est est bien, et aucune loi générale nest mauvaise. Cette adresse particulière donnée au sexe est un dédommagement très équitable de la force quil a de moins; sans quoi la femme ne serait pas la compagne de lhomme, elle serait son esclave: cest par cette supériorité de talent quelle se maintient son égale, et quelle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle, nos défauts, sa timidité, sa faiblesse; elle na pour elle que son art et sa beauté. Nest-il pas juste quelle cultive lun et lautre? Mais la beauté nest pas générale; elle périt par mille accidents, elle passe avec les années; lhabitude en détruit leffet. Lesprit seul est la véritable ressource du sexe: non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans le monde, et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, mais lesprit de son état, lart de tirer parti du nôtre, et de se prévaloir de nos propres avantages. On ne sait pas combien cette adresse des femmes nous est utile à nous-mêmes, combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes, combien elle sert à réprimer la pétulance des enfants, combien elle contient de maris brutaux, combien elle maintient de bons ménages, que la discorde troublerait sans cela. Les femmes artificieuses et méchantes en abusent, je le sais bien; mais de quoi le vice nabuse-t-il pas ? Ne détruisons point les instruments du bonheur parce que les méchants sen servent quelquefois à nuire. [1306:] On peut briller par la parure, mais on ne plaît que par la personne. Nos ajustements ne sont point nous; souvent ils déparent à force dêtre recherchés, et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux quon remarque le moins. Léducation des jeunes filles est en ce point tout à fait à contresens. On leur promet des ornements pour récompense, on leur fait aimer les atours recherchés: Quelle est belle! leur dit-on quand elles sont fort parées. E t tout au contraire on devrait leur faire entendre que tant dajustement nest fait que pour cacher des défauts, et que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. Lamour des modes est de mauvais goût, parce que les visages ne changent pas avec elles, et que la figure restant la même, ce qui lui sied une fois lui sied toujours. [1307:] Quand je verrais la jeune fille se pavaner dans ses atours, je paraîtrais inquiet de sa figure ainsi déguisée et de ce quon en pourra penser; je dirais: Tous ces ornements la parent trop, cest dommage: croyez-vous quelle en pût supporter de plus simples? est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela? Peut-être sera-t-elle alors la première à prier quon lui ôte cet ornement, et quon juge: cest le cas de lapplaudir, sil y a lieu. Je ne la louerais jamais tant que quand elle serait le plus simplement mise. Quand elle ne regardera la parure que comme un supplément aux grâces de la personne et comme un aveu tacite quelle a besoin de secours pour plaire, elle ne sera point fière de son ajustement, elle en sera humble; et si, plus parée que de coutume, elle sentend dire: Quelle est belle! elle en rougira de dépit. [1308:] Au reste, il y a des figures qui ont besoin de parure, mais il ny en a point qui exigent de riches atours. Les parures ruineuses sont la vanité du rang et non de la personne, elles tiennent uniquement au préjugé. La véritable coquetterie est quelque fois recherchée, mais elle nest jamais fastueuse; et Junon se mettait plus superbement que Vénus. Ne pouvant la faire belle, tu la fais riche, disait Apelle à un mauvais peintre qui peignait Hélène fort chargée datours. Jai aussi remarqué que les plus pompeuses parures annonçaient le plus souvent de laides femmes; on ne saurait avoir une vanité plus maladroite. Donnez à une jeune fille qui ait du goût, et qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline et des fleurs; sans diamants, sans pompons, sans dentelles, elle va se faire un ajustement qui la rendra cent fois plus charmante que neussent fait tous les brillants chiffons de la Duchapt. [1309:] Comme ce qui est bien est toujours bien, et quil faut être toujours le mieux quil est possible, les femmes qui se connaissent en ajustements choisissent les bons, sy tiennent; et, nen changeant pas tous les jours, elles en sont moins occupées que celles qui ne savent à quoi se fixer. Le vrai soin de la parure demande peu de toilette. Les jeunes demoiselles ont rarement des toilettes dappareil; le travail, les leçons, remplissent leur journée; cependant, en général, elles sont mises, au rouge près, avec autant de soin que les dames, et souvent de meilleur goût. Labus de la toilette nest pas ce quon pense, il vient bien plus dennui que de vanité. Une femme qui passe six heures à sa toilette nignore point quelle nen sort pas mieux mise que celle qui ny passe quune demi-heure; mais cest autant de pris sur lassommante longueur du temps, et il vaut mieux samuser de soi que de sennuyer de tout. Sans la toilette, que ferait-on de la vie depuis midi jusquà neuf heures? En rassemblant des femmes autour de soi, on samuse à les impatienter, cest déjà quelque chose; on évite les tête-à-tête avec un mari quon ne voit quà cette heure-là, cest beaucoup plus; et puis viennent les marchandes, les brocanteurs, les petits messieurs, les petits auteurs, les vers, les chansons, les brochures: sans la toilette on ne réunirait jamais si bien tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de sétaler un peu plus que quand on est vêtue; mais ce profit nest peut-être pas si grand quon pense, et les femmes à toilette ny gagnent pas tant quelles diraient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes, faites quelles aiment les soins de leur sexe, quelles aient de la modestie, quelles sachent veiller à leur ménage et soccuper dans leur maison; la grande toilette tombera delle-même, et elles nen seront mises que de meilleur goût. [1310:] La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes, cest que tous ces agréments étrangers ne leur suffisent pas, si elles nen ont qui soient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté, et lon nest pas si tôt en état dacquérir la coquetterie; mais on peut déjà chercher à donner un tour agréable à ses gestes, un accent flatteur à sa voix, à composer son maintien, à marcher avec légèreté, à prendre des attitudes gracieuses, et à choisir partout ses avantages. La voix sétend, saffermit, et prend du timbre; les bras se développent, la démarche sassure, et lon saperçoit que, de quelque manière quon soit mise, il y a un art de se faire regarder. Dès lors il ne sagit plus seulement daiguille et dindustrie; de nouveaux talents se présentent, et font déjà sentir leur utilité. [1311:] Je sais que les sévères instituteurs veulent quon napprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paraît plaisant; et à qui veulent-ils donc quon les apprenne? Aux garçons? A qui des hommes ou des femmes appartient-il davoir ces talents par préférence? A personne, répondront-ils; les chansons profanes sont autant de crimes; la danse est une invention du démon, une jeune fille ne doit avoir damusement que son travail et la prière. Voilà détranges amusements pour un enfant de dix ans! Pour moi, jai grand-peur que toutes ces petites saintes quon force de passer leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose, et ne réparent de leur mieux, étant mariées, le temps quelles pensent avoir perdu filles. Jestime quil faut avoir égard à ce qui convient à lâge aussi bien quau sexe; quune jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand-mère; quelle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter, danser autant quil lui plaît, et goûter tous les innocents plaisirs de son âge; le temps ne viendra que trop tôt dêtre posée et de prendre un maintien plus sérieux. [1312:] Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle? nest-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés ? En nasservissant les honnêtes femmes quà de tristes devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvait le rendre agréable aux hommes. Faut-il sétonner si la taciturnité quils voient régner chez eux les en chasse, ou sils sont peu tentés dembrasser un état si déplaisant? A force doutrer tous les devoirs, le christianisme les rend impraticables et vains; à force dinterdire aux femmes le chant, la danse, et tous les amusements du monde, il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. Il ny a point de religion où le mariage soit soumis à des devoirs si sévères, et point où un engagement si saint soit si méprisé. On a tant fait pour empêcher les femmes dêtre aimables, quon a rendu les maris indifférents. Cela ne devrait pas être; jentends fort bien: mais moi je dis que cela devait être, puisque enfin les chrétiens sont hommes. Pour moi, je voudrais quune jeune Anglaise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari quelle aura, quune jeune Albanaise les cultive pour le harem dIspahan. Les maris, dira-t-on, ne se soucient point trop de tous ces talents. Vraiment je le crois, quand ces talents, loin dêtre employés à leur plaire, ne servent que damorce pour attirer chez eux de jeunes impudents qui les déshonorent. Mais pensez-vous quune femme aimable et sage, ornée de pareils talents, et qui les consacrerait à lamusement de son mari, najouterait pas au bonheur de sa vie, et ne lempêcherait pas, sortant de son cabinet la tête épuisée, daller chercher des récréations hors de chez lui? Personne na-t-il vu dheureuses familles ainsi réunies, où chacun sait fournir du sien aux amusements communs? Quil dise si la confiance et la familiarité qui sy joint, si linnocence et la douceur des plaisirs quon y goûte, ne rachètent pas bien ce que les plaisirs publics ont de plus bruyant? [1313:] On a trop réduit en arts les talents agréables; on les a trop généralisés; on a tout fait maxime et précepte, et lon a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce qui ne doit être pour elles quamusement et folâtres jeux. Je nimagine rien de plus ridicule que de voir un vieux maître à danser ou à chanter aborder dun air refrogné de jeunes personnes qui ne cherchent quà rire, et prendre pour leur enseigner sa frivole science un ton plus pédantesque et plus magistral que sil sagissait de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que lart de chanter tient à la musique écrite? ne saurait-on rendre sa voix flexible et juste, apprendre à chanter avec goût, même a s accompagner, sans connaître une seule note? Le même genre de chant va-t-il à toutes les voix? la même méthode va-t-elle à tous les esprits ? On ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes, les mêmes pas, les mêmes mouvements, les mêmes gestes, les mêmes danses conviennent à une petite brune vive et piquante, et à une grande belle blonde aux yeux languissants. Quand donc je vois un maître donner exactement à toutes deux les mêmes leçons, je dis: Cet homme suit sa routine, mais il nentend rien à son art. [1314:] On demande sil faut aux filles des maîtres ou des maîtresses. Je ne sais: je voudrais bien quelles neussent besoin ni des uns ni des autres, quelles apprissent librement ce quelles ont tant de penchant à vouloir apprendre, et quon ne vît pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins chamarrés. Jai quelque peine à croire que le commerce de ces gens-là ne soit pas plus nuisible à de jeunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles, et que leur jargon, leur ton, leurs airs, ne donnent pas à leurs écolières le premier goût des frivolités, pour eux si importantes, dont elles ne tarderont guère, à leur exemple, de faire leur unique occupation. [1315:] Dans les arts qui nont que lagrément pour objet, tout peut servir de maître aux jeunes personnes: leur père, leur mère, leur frère, leur sur, leurs amies, leurs gouvernantes, leur miroir, et surtout leur propre goût. On ne doit point offrir de leur donner leçon, il faut que ce soient elles qui la demandent; on ne doit point faire une tâche dune récompense; et cest surtout dans ces sortes détudes que le premier succès est de vouloir réussir. Au reste, sil faut absolument des leçons en règle, je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais sil faut quun maître a danser prenne une jeune écolière par sa main délicate et blanche, quil lui fasse accourcir la jupe, lever les yeux, déployer les bras, avancer un sein palpitant; mais je sais bien que pour rien au monde je ne voudrais être ce maître-là. [1316:] Par lindustrie et les talents le goût se forme; par le goût lesprit souvre insensiblement aux idées du beau dans tous les genres, et enfin aux notions morales qui sy rapportent. Cest peut-être une des raisons pourquoi le sentiment de la décence et de lhonnêteté s insinue plus tôt chez les filles que chez les garçons; car, pour croire que ce sentiment précoce soit louvrage des gouvernantes, il faudrait être fort mal instruit de la tournure de lesprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans lart de plaire; cest par lui seul quon peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels lhabitude accoutume les sens. Cest lesprit qui non seulement vivifie le corps, mais qui le renouvelle en quelque sorte, cest par la succession des sentiments et des idées quil anime et varie la physionomie; et cest par les discours quil inspire que lattention, tenue en haleine, soutient longtemps le même intérêt sur le même objet. Cest, je crois, par toutes ces raisons que les mêmes jeunes filles acquièrent si vite un petit babil agréable, quelles mettent de laccent dans leurs propos, même avant que de les sentir, et que les hommes samusent si tôt à les écouter, même avant quelles puissent les entendre; ils épient le premier moment de cette intelligence pour pénétrer ainsi celui du sentiment. [1317:] Les femmes ont la langue flexible; elles parlent plus tôt, plus aisément et plus agréablement que les hommes. On les accuse aussi de parler davantage: cela doit être, et je changerais volontiers ce reproche en éloge; la bouche et les yeux ont chez elles la même activité, et par la même raison. Lhomme dit ce quil sait, la femme dit ce qui plaît; lun pour parler a besoin de connaissance, et lautre de goût; lun doit avoir pour objet principal les choses utiles, lautre les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité. [1318:] On ne doit donc pas contenir le babil des filles, comme celui de garçons, par cette interrogation dure: A quoi cela est-il bon? mais par cette autre, à laquelle il nest pas plus aisé de répondre: Quel effet cela fera-t-il? Dans ce premier âge, où, ne pouvant discerner encore le bien et le mal, elles ne sont les juges de personne, elles doivent s imposer pour loi de ne jamais rien dire que dagréable à ceux à qui elles parlent; et ce qui rend la pratique de cette règle. plus difficile est quelle reste toujours subordonnée à la première, qui est de ne jamais mentir. [1319:] Jy vois bien dautres difficultés encore, mais elles sont dun âge plus avancé. Quant à présent, il nen peut coûter aux jeunes filles pour être vraies que de lêtre sans grossièreté; et comme naturellement cette grossièreté leur répugne, léducation leur apprend aisément à léviter. Je remarque en général, dans le commerce du monde, que la politesse des hommes est plus officieuse, et celle des femmes plus caressante. Cette différence nest point dinstitution, elle est naturelle. Lhomme paraît chercher davantage à vous servir, et la femme à vous agréer. Il suit de là que, quoi quil en soit du caractère des femmes, leur politesse est moins fausse que la nôtre; elle ne fait quétendre leur premier instinct; mais quand un homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration quil colore ce mensonge, je suis très sûr quil en fait un. Il nen coûte donc guère aux femmes dêtre polies, ni par conséquent aux filles dapprendre à le devenir. La première leçon vient de la nature, lart ne fait plus que la suivre, et déterminer suivant nos usages sous quelle forme elle doit se montrer. A légard de leur politesse entre elles, cest tout autre chose; elles y mettent un air si contraint et des attentions si froides, quen se gênant mutuellement elles nont pas grand soin de cacher leur gêne, et semblent sincères dans leur mensonge en ne cherchant guère à le déguiser. Cependant les jeunes personnes se font quelquefois tout de bon des amitiés plus franches. A leur âge la gaieté tient lieu de bon naturel; et contentes delles, elles le sont de tout le monde. Il est constant aussi quelles se baisent de meilleur cur et se caressent avec plus de grâce devant les hommes, fières daiguiser impunément leur convoitise par limage des faveurs quelles savent leur faire envier. [1320:] Si lon ne doit pas permettre aux jeunes garçons des questions indiscrètes, à plus forte raison doit-on les interdire à de jeunes filles dont la curiosité satisfaite ou mal éludée est bien dune autre conséquence, vu leur pénétration à pressentir les mystères quon leur cache et leur adresse à les découvrir. Mais sans souffrir leurs interrogations, je voudrais quon les interrogeât beaucoup elles-mêmes, quon eût soin de les faire causer, quon les agaçât pour les exercer à parler aisément, pour les rendre vives à la riposte, pour leur délier lesprit et la langue, tandis quon le peut sans danger. Ces conversations, toujours tournées en gaieté, mais ménagées avec art et bien dirigées, feraient un amusement charmant pour cet âge, et pourraient porter dans les curs innocents de ces jeunes personnes les premières et peut-être les plus utiles leçons de morale quelles prendront de leur vie, en leur apprenant, sous lattrait du plaisir et de la vanité, à quelles qualités les hommes accordent véritablement leur estime, et en quoi consiste la gloire et le bonheur dune honnête femme. [1321:] On comprend bien que si les enfants mâles sont hors détat de se former aucune véritable idée de religion, à plus forte raison la même idée est-elle au-dessus de la conception des filles: cest pour cela même que je voudrais en parler à celles-ci de meilleure heure; car sil fallait attendre quelles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes, on courrait risque de ne leur en parler jamais. La raison des femmes est une raison pratique qui leur fait trouver très habilement les moyens darriver à une fin connue, mais qui ne leur fait pas trouver cette fin. La relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte une personne morale dont la femme est lil et lhomme le bras, mais avec une telle dépendance lune de lautre, que cest de lhomme que la femme apprend ce quil faut voir, et de la femme que lhomme apprend ce quil faut faire. Si la femme pouvait remonter aussi bien que lhomme aux principes, et que lhomme eût aussi bien quelle lesprit des détails, toujours indépendants lun de lautre, ils vivraient dans une discorde éternelle, et leur société ne pourrait subsister. Mais dans lharmonie qui règne entre eux, tout tend à la fin commune; on ne sait lequel met le plus du sien; chacun suit limpulsion de lautre; chacun obéit, et tous deux sont les maîtres. [1322:] Par cela même que la conduite de la femme est asservie à lopinion publique, sa croyance est asservie à lautorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme celle de son mari. Quand cette religion serait fausse, la docilité qui soumet la mère et la famille à lordre de la nature efface auprès de Dieu le péché de lerreur. Hors détat dêtre juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de lEglise. [1323:] Ne pouvant tirer delles seules la règle de leur foi, les femmes ne peuvent lui donner pour bornes celles de lévidence et de la raison; mais, se laissant entraîner par mille impulsions étrangères, elles sont toujours en deçà ou au delà du vrai. Toujours extrêmes, elles sont toutes libertines ou dévotes; on nen voit point savoir réunir la sagesse à la piété. La source du mal nest pas seulement dans le caractère outré de leur sexe, mais aussi dans lautorité mal réglée du nôtre: le libertinage des murs la fait mépriser, leffroi du repentir la rend tyrannique, et voilà comment on en fait toujours trop ou trop peu. [1324:] Puisque lautorité doit régler la religion des femmes, il ne sagit pas tant de leur expliquer les raisons quon a de croire, que de leur exposer nettement ce quon croit: car la foi quon donne à des idées obscures est la première source du fanatisme, et celle quon exige pour des choses absurdes mène à la folie ou à lincrédulité. Je ne sais à quoi nos catéchismes portent le plus, dêtre impie ou fanatique; mais je sais bien quils font nécessairement lun ou lautre. [1325:] Premièrement, pour enseigner la religion à de jeunes filles, nen faites jamais pour elles un objet de tristesse et de gêne, jamais une tâche ni un devoir; par conséquent ne leur faites jamais rien apprendre par cur qui sy rapporte, pas même les prières. Contentez-vous de faire régulièrement les vôtres devant elles, sans les forcer pourtant dy assister. Faites-les courtes, selon linstruction de Jésus-Christ. Faites-les toujours avec le recueillement et le respect convenables; songez quen demandant à lEtre suprême de lattention pour nous écouter, cela vaut bien quon en mette à ce quon va lui dire. [1326:] Il importe moins que de jeunes filles sachent si tôt leur religion, quil nimporte quelles la sachent bien, et surtout quelles laiment. Quand vous la leur rendez onéreuse, quand vous leur peignez toujours Dieu fâché contre elles, quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles quelles ne vous voient jamais remplir, que peuvent-elles penser, sinon que savoir son catéchisme et prier Dieu sont les devoirs des petites filles, et désirer dêtre grandes pour sexempter comme vous de tout cet assujettissement? Lexemple! lexemple! sans cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfants. [1327:] Quand vous leur expliquez des articles de foi, que ce soit en forme dinstruction directe, et non par demandes et par réponses. Elles ne doivent jamais répondre que ce quelles pensent, et non ce quon leur a dicté. Toutes les réponses du catéchisme sont à contresens, cest lécolier qui instruit le maître; elles sont même des mensonges dans la bouche des enfants, puisquils expliquent ce quils nentendent point, et quils affirment ce quils sont hors détat de croire. Parmi les hommes les plus intelligents, quon me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme. [1328:] La première question que je vois dans le nôtre est celle-ci: Qui vous a créée et mise au monde? A quoi la petite fille, croyant bien que cest sa mère, dit pourtant sans hésiter que cest Dieu. La seule chose quelle voit là, cest quà une demande quelle nentend guère elle fait une réponse quelle nentend point du tout. [1329:] Je voudrais quun homme qui connaîtrait bien la marche de lesprit des enfants voulût faire pour eux un catéchisme. Ce serait peut-être le livre le plus utile quon eût jamais écrit, et ce ne serait pas, à mon avis, celui qui ferait le moins dhonneur à son auteur. Ce quil y a de bien sûr, cest que, si ce livre était bon, il ne ressemblerait guère aux nôtres. [1330:] Un tel catéchisme ne sera bon que quand, sur les seules demandes, lenfant fera de lui-même les réponses sans les apprendre; bien entendu quil sera quelquefois dans le cas dinterroger à son tour. Pour faire entendre ce que je veux dire, il faudrait une espèce de modèle, et je sens bien ce qui me manque pour le tracer. Jessayerai du moins den donner quelque légère idée. [1331:] Je mimagine donc que, pour venir à la première question de notre catéchisme, il faudrait que celui-là commençât à peu près ainsi : [1332:] LA BONNE: Vous souvenez-vous du temps que votre mère était fille? LA PETITE: Non, ma bonne. LA BONNE: Pourquoi non, vous qui avez si bonne mémoire? LA PETITE: Cest que je nétais pas au monde. LA BONNE: Vous navez donc pas toujours vécu? LA PETITE: Non. LA BONNE: Vivrez-vous toujours? LA PETITE: Oui. LA BONNE: Etes-vous jeune ou vieille? LA PETITE: Je suis jeune. LA BONNE: Et votre grand-maman, est-elle jeune ou vieille? LA PETITE: Elle est vieille. LA BONNE: A-t-elle été jeune ? LA PETITE: Oui. LA BONNE: Pourquoi ne lest-elle plus ? LA PETITE: Cest quelle a vieilli. LA BONNE: Vieillirez-vous comme elle? LA PETITE: Je ne sais. LA BONNE: Où sont vos robes de lannée passée? LA PETITE: On les a défaites. LA BONNE: Et pourquoi les a-t-on défaites? LA PETITE: Parce quelles métaient trop petites. LA BONNE: Et pourquoi vous étaient-elles trop petites? LA PETITE: Parce que jai grandi. LA BONNE: Grandirez-vous encore? LA PETITE: Oh! oui. LA BONNE: Et que deviennent les grandes filles ? LA PETITE: Elles deviennent femmes. LA BONNE: Et que deviennent les femmes? LA PETITE: Elles deviennent mères. LA BONNE: Et les mères, que deviennent-elles? LA PETITE: Elles deviennent vieilles. LA BONNE: Vous deviendrez donc vieille? LA PETITE: Quand je serai mère. LA BONNE: Et que deviennent les vieilles gens? LA PETITE: Je ne sais. LA BONNE: Quest devenu votre grand-papa? LA PETITE: Il est mort. LA BONNE: Et pourquoi est-il mort? LA PETITE: Parce quil était vieux. LA BONNE: Que deviennent donc les vieilles gens? LA PETITE: Ils meurent. LA BONNE: Et, vous, quand vous serez vieille, que... LA PETITE, linterrompant.: Oh! ma bonne, je ne veux pas mourir. LA BONNE: Mon enfant, personne ne veut mourir, et tout le monde meurt. LA PETITE: Comment! est-ce que maman mourra aussi? LA BONNE: Comme tout le monde. Les femmes vieillissent ainsi que les hommes, et la vieillesse mène à la mort. LA PETITE: Que faut-il faire pour vieillir bien tard? LA BONNE: Vivre sagement tandis quon est jeune! LA PETITE: Ma bonne, je serai toujours sage. LA BONNE: Tant mieux pour vous. Mais, enfin, croyez-vous de vivre toujours ? LA PETITE: Quand je serai bien vieille, bien vieille... LA BONNE: Eh bien? LA PETITE: Enfin, quand on est si vieille, vous dites quil faut bien mourir. LA BONNE: Vous mourrez donc une fois? LA PETITE: Hélas! oui. LA BONNE: Qui est-ce qui vivait avant vous? LA PETITE: Mon père et ma mère. LA BONNE: Qui est-ce qui vivait avant eux? LA PETITE: Leur père et leur mère. LA BONNE: Qui est-ce qui vivra après vous? LA PETITE: Mes enfants. LA BONNE: Qui est-ce qui vivra après eux? LA PETITE: Leurs enfants, etc. [1333:] En suivant cette route, on trouve à la race humaine, par des inductions sensibles, un commencement et une fin, comme à toutes choses, cest-à-dire un père et une mère qui nont eu ni père ni mère, et des enfants qui nauront point denfants. [1334:] Ce nest quaprès une longue suite de questions pareilles que la première demande du catéchisme est suffisamment préparée. Mais de là jusquà la deuxième réponse, qui est pour ainsi dire la définition de lessence divine, quel saut immense! Quand cet intervalle sera-t-il rempli? Dieu est un esprit! Et quest-ce quun esprit? Irai-je embarquer celui dun enfant dans cette obscure métaphysique dont les hommes ont tant de peine à se tirer? Ce nest pas à une petite fille à résoudre ces questions, cest tout au plus à elle à les faire. Alors je lui répondrais simplement: Vous me demandez ce que cest que Dieu; cela nest pas facile à dire: on ne peut entendre, ni voir, ni toucher Dieu; on ne le connaît que par ses uvres. Pour juger ce quil est, attendez de savoir ce quil a fait. [1335:] Si nos dogmes sont tous de la même vérité, tous ne sont pas pour cela de la même importance. Il est fort indifférent à la gloire de Dieu quelle nous soit connue en toutes choses; mais il importe à la société humaine et à chacun de ses membres que tout homme connaisse et remplisse les devoirs que lui impose la loi de Dieu envers son prochain et envers soi-même. Voilà ce que nous devons incessamment nous enseigner les uns aux autres, et voilà surtout de quoi les pères et les mères sont tenus dinstruire leurs enfants. Quune vierge soit la mère de son créateur, quelle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu sest joint; que la substance du père et du fils soit la même, ou ne soit que semblable; que lesprit procède de lun des deux qui sont le même, ou de tous deux conjointement, je ne vois pas que la décision de ces questions, en apparence essentielles, importe plus à lespèce humaine que de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la pâque, sil faut dire le chapelet, jeûner, faire maigre, parler latin ou français à léglise, orner les murs dimages, dire ou entendre la messe, et navoir point de femme en propre. Que chacun pense là-dessus comme il lui plaira: jignore en quoi cela peut intéresser les autres; quant à moi, cela ne m intéresse point du tout. Mais ce qui mintéresse, moi et tous mes semblables, cest que chacun sache quil existe un arbitre du sort des humains, duquel nous sommes tous les enfants, qui nous prescrit à tous dêtre justes, de nous aimer les uns les autres, dêtre bienfaisants et miséricordieux, de tenir nos engagements envers tout le monde, même envers nos ennemis et les siens; que lapparent bonheur de cette vie nest rien; quil en est une autre après elle, dans laquelle cet Etre suprême sera le rémunérateur des bons et le juge des méchants. Ces dogmes et les dogmes semblables sont ceux quil importe denseigner à la jeunesse, et de persuader à tous les citoyens. Quiconque les combat mérite châtiment, sans doute; il est le perturbateur de lordre et lennemi de la société. Quiconque les passe, et veut nous asservir à ses opinions particulières, vient au même point par une route opposée; pour établir lordre à sa manière, il trouble la paix; dans son téméraire orgueil, il se rend linterprète de la Divinité, il exige en son nom les hommages et les respects des hommes, il se fait Dieu tant quil peut à sa place: on devrait le punir comme sacrilège, quand on ne le punirait pas comme intolérant. [1336:] Négligez donc tous ces dogmes mystérieux qui ne sont pour nous que des mots sans idées, toutes ces doctrines bizarres dont la vaine étude tient lieu de vertus à ceux qui sy livrent, et sert plutôt à les rendre fous que bons. Maintenez toujours vos enfants dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur bien quil ny a rien pour nous dutile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes et des raisonneuses; ne leur apprenez des choses du ciel que ce qui sert à la sagesse humaine; accoutumez-les à se sentir toujours sous les yeux de Dieu, à lavoir pour témoin de leurs actions, de leurs pensées, de leur vertu, de leurs plaisirs, à faire le bien sans ostentation, parce quil laime; à souffrir le mal sans murmure, parce quil les en dédommagera; à être enfin tous les jours de leur vie ce quelles seront bien aises davoir été lorsquelles comparaîtront devant lui. Voilà la véritable religion, voilà la seule qui nest susceptible ni dabus, ni dimpiété, ni de fanatisme. Quon en prêche tant quon voudra de plus sublimes; pour moi, je nen reconnais point dautre que celle-là. [1337:] Au reste, il est bon dobserver que, jusquà lâge où la raison séclaire et où le sentiment naissant fait parler la conscience, ce qui est bien ou mal pour les jeunes personnes est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce quon leur commande est bien, ce quon leur défend est mal, elles nen doivent pas savoir davantage: par où lon voit de quelle importance est, encore plus pour elles que pour les garçons, le choix des personnes qui doivent les approcher et avoir quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des choses par elles-mêmes, et alors il est temps de changer le plan de leur éducation. [1338:] Jen ai trop dit jusquici peut-être. A quoi réduirons-nous les femmes, si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publics ? Nabaissons pas à ce point le sexe qui nous gouverne, et qui nous honore quand nous ne lavons pas avili. Il existe pour toute lespèce humaine une règle antérieure à lopinion. Cest à linflexible direction de cette règle que se doivent rapporter toutes les autres: elle juge le préjugé même: et ce nest quautant que lestime des hommes saccorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous. [1339:] Cette règle est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit ci-devant; il me suffit de remarquer que si ces deux règles ne concourent à léducation des femmes, elle sera toujours défectueuse. Le sentiment sans lopinion ne leur donnera point cette délicatesse dâme qui pare les bonnes murs de lhonneur du monde; et lopinion sans le sentiment nen fera jamais que des femmes fausses et déshonnêtes, qui mettent lapparence à la place de la vertu. [1340:] Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve darbitre entre les deux guides, qui ne laisse point égarer la conscience, et qui redresse les erreurs du préjugé. Cette faculté est la raison. Mais à ce mot que de questions sélèvent! Les femmes sont-elles capables dun solide raisonnement ? importe-t-il quelles le cultivent ? le cultiveront-elles avec succès? Cette culture est-elle utile aux fonctions qui leur sont imposées? Est-elle compatible avec la simplicité qui leur convient? [1341:] Les diverses manières denvisager et de résoudre ces questions font que, donnant dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre et filer dans son ménage avec ses servantes, et nen font ainsi que la première servante du maître; les autres, non contents dassurer ses droits, lui font encore usurper les nôtres; car la laisser au-dessus de nous dans les qualités propres à son sexe, et la rendre notre égale dans tout le reste, quest-ce autre chose que transporter à la femme la primauté que la nature donne au mari? [1342:] La raison qui mène lhomme à la connaissance de ses devoirs nest pas fort composée; la raison qui mène la femme à la connaissance des siens est plus simple encore. Lobéissance et la fidélité quelle doit à son mari, la tendresse et les soins quelle doit à ses enfants, sont des conséquences si naturelles et si sensibles de sa condition, qu elle ne peut, sans mauvaise foi, refuser son consentement au sentiment intérieur qui la guide, ni méconnaître le devoir dans le penchant qui nest point encore altéré. [1343:] Je ne blâmerais pas sans distinction quune femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe, et quon la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste; mais il faudrait pour cela des murs publiques très simples, très saines ou une manière de vivre très retirée. Dans de grandes villes, et parmi des hommes corrompus, cette femme serait trop facile à séduire; souvent sa vertu ne tiendrait quaux occasions. Dans ce siècle philosophe, il lui en faut une à lépreuve; il faut quelle sache davance et ce quon lui peut dire et ce quelle en doit penser. [1344:] Dailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime; elle doit surtout obtenir celle de son époux; elle ne doit pas seulement lui faire aimer sa personne, mais lui faire approuver sa conduite; elle doit justifier devant le public le choix quil a fait, et faire honorer le mari de lhonneur quon rend à la femme. Or, comment sy prendra-t-elle pour tout cela, si elle ignore nos institutions, si elle ne sait rien de nos usages, de nos bienséances, si elle ne connaît ni la source des jugements humains, ni les passions qui les déterminent? Dès là quelle dépend à la fois de sa propre conscience et des opinions des autres, il faut quelle apprenne à comparer ces deux règles, à les concilier, et à ne préférer la première que quand elles sont en opposition. Elle devient le juge de ses juges, elle décide quand elle doit sy soumettre et quand elle doit les récuser. Avant de rejeter ou dadmettre leurs préjugés, elle les pèse; elle apprend à remonter à leur source, à les prévenir, à se les rendre favorables; elle a soin de ne jamais sattirer le blâme quand son devoir lui permet de léviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit et sa raison. [1345:] Je reviens toujours au principe, et il me fournit la solution de toutes mes difficultés. Jétudie ce qui est, jen recherche la cause, et je trouve enfin que ce qui est est bien. Jentre dans des maisons ouvertes dont le maître et la maîtresse font conjointement les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation, tous deux sont dune égale politesse, tous deux également pourvus de goût et desprit, tous deux animés du même désir de bien recevoir leur monde, et de renvoyer chacun content deux. Le mari nomet aucun soin pour être attentif à tout: il va, vient, fait la ronde et se donne mille peines; il voudrait être tout attention. La femme reste à sa place; un petit cercle se rassemble autour delle, et semble lui cacher le reste de lassemblée; cependant il ne sy passe rien quelle naperçoive, il nen sort personne à qui elle nait parlé; elle na rien omis de ce qui pouvait intéresser tout le monde; elle na rien dit à chacun qui ne lui fût agréable; et sans rien troubler à lordre, le moindre de la compagnie nest pas plus oublié que le premier. On est servi, lon se met à table: lhomme, instruit des gens qui se conviennent, les placera selon ce quil sait; la femme, sans rien savoir, ne sy trompera pas; elle aura déjà lu dans les yeux, dans le maintien, toutes les convenances, et chacun se trouvera placé comme il veut lêtre. Je ne dis point quau service personne nest oublié. Le maître de la maison, en faisant la ronde, aura pu noublier personne; mais la femme devine ce quon regarde avec plaisir et vous en offre; en parlant à son voisin elle a lil au bout de la table; elle discerne celui qui ne mange point parce quil na pas faim, et celui qui nose se servir ou demander parce quil est maladroit ou timide. En sortant de table, chacun croit quelle na songé quà lui; tous ne pensent pas quelle ait eu le temps de manger un seul morceau; mais la vérité est quelle a mangé plus que personne. [1346:] Quand tout le monde est parti, lon parle de ce qui sest passé. Lhomme rapporte ce quon lui a dit, ce quont dit et fait ceux avec lesquels il sest entretenu. Si ce nest pas toujours là-dessus que la femme est plus exacte, en revanche elle a vu ce qui sest dit tout bas à lautre bout de la salle; elle sait ce quun tel a pensé, à quoi tenait tel propos ou tel geste; il sest fait à peine un mouvement expressif dont elle nait linterprétation toute prête, et presque toujours conforme à la vérité. [1347:] Le même tour desprit qui fait exceller une femme du monde dans lart de tenir maison, fait exceller une coquette dans lart damuser plusieurs soupirants. Le manège de la coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la politesse: car, pourvu quune femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait; mais la coquette perdrait bientôt son empire par cette uniformité maladroite; à force de vouloir obliger tous ses amants, elle les rebuterait tous. Dans la société, les manières quon prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun; pourvu quon soit bien traité, lon ny regarde pas de si près sur les préférences; mais en amour, une faveur qui nest pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimerait cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous les autres, et ce qui lui peut arriver de pis est de n être point distingué. Il faut donc quune femme qui veut conserver plusieurs amants persuade à chacun deux quelle le préfère, et quelle le lui persuade sous les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens. [1348:] Voulez-vous voir un personnage embarrassé, placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons secrètes, puis observez quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, et sûrement lexemple ne sera pas plus rare; vous serez émerveillé de ladresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux, et fera que chacun se rira de lautre. Or, si cette femme leur témoignait la même confiance et prenait avec eux la même familiarité, comment seraient-ils un instant ses dupes ? En les traitant également, ne montrerait-elle pas quils ont les mêmes droits sur elle? Oh! quelle sy prend bien mieux que cela! Loin de les traiter de la même manière, elle affecte de mettre entre eux de linégalité; elle fait si bien que celui quelle flatte croit que cest par tendresse, et que celui quelle maltraite croit que cest par dépit. Ainsi chacun, content de son partage, la voit toujours soccuper de lui, tandis quelle ne soccupe en effet que delle seule. [1349:] Dans le désir général de plaire, la coquetterie suggère de semblables moyens: les caprices ne feraient que rebuter, sils nétaient sagement ménagés; et cest en les dispensant avec art quelle en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves. Usa ognarte la donna, onde sia coite [1350:] A quoi tient tout cet art, si ce nest a des observations fines et continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les curs des hommes, et qui la disposent à porter à chaque mouvement secret quelle aperçoit la force quil faut pour le suspendre ou laccélérer? Or, cet art sapprend-il? Non; il naît avec les femmes; elles lont toutes, et jamais les hommes ne lont eu au même degré. Tel est un des caractères distinctifs du sexe. La présence desprit, la pénétration, les observations fines sont la science des femmes; lhabileté de sen prévaloir est leur talent. [1351:] Voilà ce qui est, et lon a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses, nous dit-on. Elles le deviennent. Le don qui leur est propre est ladresse et non pas la fausseté: dans les vrais penchants de leur sexe, même en mentant, elles ne sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche, quand ce nest pas elle qui doit parler? Consultez leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif, leur molle résistance: voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours non, et doit le dire; mais laccent quelle y joint nest pas toujours le même, et cet accent ne sait point mentir. La femme na t-elle pas les mêmes besoins que lhomme, sans avoir le même droit de les témoigner? Son sort serait trop cruel, si, même dans les désirs légitimes, elle navait un langage équivalent à celui quelle nose tenir. Fautil que sa pudeur la rende malheureuse ? Ne lui faut-il pas un art de communiquer ses penchants sans les découvrir? De quelle adresse na-t-elle pas besoin pour faire quon lui dérobe ce quelle brûle daccorder! Combien ne lui importe-t-il point dapprendre à toucher le cur de lhomme, sans paraître songer à lui! Quel discours charmant nest-ce pas que la pomme de Galatée et sa fuite maladroite! Que faudra-t-il quelle ajoute à cela? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les saules quelle ny fuit quà dessein de lattirer? Elle mentirait, pour ainsi dire; car alors elle ne lattirerait plus. Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir dart, même avec son mari. Oui, je soutiens quen tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste et vraie, on en fait une loi dhonnêteté. [1352:] La vertu est une, disait très bien un de mes adversaires; on ne la décompose pas pour admettre une partie et rejeter lautre. Quand on laime, on laime dans toute son intégrité; et lon refuse son cur quand on peut, et toujours sa bouche aux sentiments quon ne doit point avoir. La vérité morale nest pas ce qui est, mais ce qui est bien; ce qui est mal ne devrait point être, et ne doit point être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet quil naurait pas eu sans cela. Si jétais tenté de voler, et quen le disant je tentasse un autre dêtre mon complice, lui déclarer ma tentation ne serait-ce pas y succomber? Pourquoi dites-vous que la pudeur rend les femmes fausses? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste plus vraies que les autres? Tant sen faut; elles sont plus fausses mille fois. On narrive à ce point de dépravation quà force de vices, quon garde tous, et qui ne règnent quà la faveur de lintrigue et du mensonge. Au contraire, celles qui ont encore de la honte, qui ne senorgueillissent point de leurs fautes, qui savent cacher leurs désirs à ceux mêmes qui les inspirent, celles dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine, sont dailleurs les plus vraies, les plus sincères, les plus constantes dans tous leurs engagements, et celles sur la foi desquelles on peut généralement le plus compter. [1353:] Je ne sache que la seule mademoiselle de lEnclos quon ait pu citer pour exception connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de lEnclos a-t-elle passé pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe, elle avait, dit-on, conservé celles du nôtre: on vante sa franchise, sa droiture, la sûreté de son commerce, sa fidélité dans lamitié; enfin, pour achever le tableau de sa gloire, on dit quelle sétait faite homme. A la bonne heure. Mais, avec toute sa haute réputation, je naurais pas plus voulu de cet homme-là pour mon ami que pour ma maîtresse. [1354:] Tout ceci nest pas si hors de propos quil paraît être. Je vois où tendent les maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe et sa fausseté prétendue; et je vois que leffet le plus assuré de cette philosophie sera dôter aux femmes de notre siècle le peu dhonneur qui leur est resté. [1355:] Sur ces considérations, je crois quon peut déterminer en général quelle espèce de culture convient à lesprit des femmes, et sur quels objets on doit tourner leurs réflexions dès leur jeunesse. [1356:] Je lai déjà dit, les devoirs de leur sexe sont plus aisés à voir quà remplir. La première chose quelles doivent apprendre est à les aimer par la considération de leurs avantages; cest le seul moyen de les leur rendre faciles. Chaque état et chaque âge a ses devoirs. On connaît bientôt les siens pourvu quon les aime. Honorez votre état de femme, et dans quelque rang que le ciel vous place, vous serez toujours une femme de bien. Lessentiel est dêtre ce que nous fit la nature; on nest toujours que trop ce que les hommes veulent que lon soit. [1357:] La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées nest point du ressort des femmes, leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique; cest à elles à faire lapplication des principes que lhomme a trouvés, et cest à elles de faire les observations qui mènent lhomme à létablissement des principes. Toutes les réflexions des femmes en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à létude des hommes ou aux connaissances agréables qui nont que le goût pour objet; car, quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée; elles nont pas non plus assez de justesse et dattention pour réussir aux sciences exactes, et, quant aux connaissances physiques, cest à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant, qui voit le plus dobjets; cest à celui qui a le plus de force et qui lexerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles et des lois de la nature. La femme, qui est faible et qui ne voit rien au dehors, apprécie et juge les mobiles quelle peut mettre en uvre pour suppléer à sa faiblesse, et ces mobiles sont les passions de lhomme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même, et qui lui est nécessaire ou agréable, il faut quelle ait lart de nous le faire vouloir; il faut donc quelle étudie à fond lesprit de lhomme, non par abstraction lesprit de lhomme en général, mais lesprit des hommes qui lentourent, lesprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par lopinion. Il faut quelle apprenne à pénétrer leurs sentiments par leurs discours, par leurs actions, par leurs regards, par leurs gestes. Il faut que, par ses discours, par ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentiments quil lui plaît, sans même paraître y songer. Ils philosopheront mieux quelle sur le cur humain; mais elle lira mieux queux dans le cur des hommes. Cest aux femmes à trouver pour ainsi dire la morale expérimentale, à nous à la réduire en système. La femme a plus desprit, et lhomme plus de génie; la femme observe, et lhomme raisonne: de ce concours résultent la lumière la plus claire et la science la plus complète que puisse acquérir de lui-même lesprit humain, la plus sûre connaissance, en un mot, de soi et des autres qui soit à la portée de notre espèce. Et voilà comment lart peut tendre incessamment à perfectionner linstrument donné par la nature. [1358:] Le monde est le livre des femmes: quand elles y lisent mal, cest leur faute; ou quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mère de famille, loin dêtre une femme du monde, nest guère moins recluse dans sa maison que la religieuse dans son cloître. Il faudrait donc faire, pour les jeunes personnes quon marie, comme on fait ou comme on doit faire pour celles quon met dans des couvents: leur montrer les plaisirs quelles quittent avant de les y laisser renoncer, de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs curs et troubler le bonheur de leur retraite. En France les filles vivent dans des couvents, et les femmes courent le monde. Chez les anciens, cétait tout le contraire; les filles avaient, comme je lai dit, beaucoup de jeux et de fêtes publiques; les femmes vivaient retirées. Cet usage était plus raisonnable et maintenait mieux les murs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier; samuser est leur grande affaire. Les femmes ont dautres soins chez elles, et nont plus de maris à chercher; mais elles ne trouveraient pas leur compte à cette réforme, et malheureusement elles donnent le ton. Mères, faites du moins vos compagnes de vos filles. Donnez-leur un sens droit et une âme honnête, puis ne leur cachez rien de ce quun il chaste peut regarder. Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre, tout ce qui, mal vu, fait le charme dune imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyants plaisirs, plus tôt elles en seront dégoûtées. [1359:] Jentends la clameur qui sélève contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux exemple? A peine ont-elles vu le monde que la tête leur tourne à toutes; pas une delles ne veut le quitter. Cela peut être: mais, avant de leur offrir ce tableau trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion? Leur avez-vous bien annoncé les objets quil représente? Les leur avez-vous bien peints tels quils sont? Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité? Avez-vous porté dans leur jeune cur le goût des vrais plaisirs quon ne trouve point dans ce tumulte? Quelles précautions, quelles mesures avez-vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare? Loin de rien opposer dans leur esprit à lempire des préjugés publics, vous les avez nourris; vous leur avez fait aimer davance tous les frivoles amusements quelles trouvent. Vous les leur faites aimer encore en sy livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde nont dautre gouvernante que leur mère, souvent plus folle quelles, et qui ne peut leur montrer les objets autrement quelle ne les voit. Son exemple, plus fort que la raison même, les justifie à leurs propres yeux, et lautorité de la mère est pour la fille une excuse sans réplique. Quand je veux quune mère introduise sa fille dans le monde, cest en supposant quelle le lui fera voir tel quil est. [1360:] Le mal commence plus tôt encore. Les couvents sont de véritables écoles de coquetterie, non de cette coquetterie honnête dont jai parlé, mais de celle qui produit tous les travers des femmes et fait les plus extravagantes petites maîtresses. En sortant de là pour entrer tout dun coup dans des sociétés bruyantes, de jeunes femmes sy sentent dabord à leur place. Elles ont été élevées pour y vivre; faut-il sétonner quelles sy trouvent bien? Je navancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation; mais il me semble quen général, dans les pays protestants, il y a plus dattachement de famille, de plus dignes épouses et de plus tendres mères que dans les pays catholiques; et, si cela est, on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie à léducation des couvents. [1361:] Pour aimer la vie paisible et domestique il faut la connaître; il faut en avoir senti les douceurs dès lenfance. Ce nest que dans la maison paternelle quon prend du goût pour sa propre maison, et toute femme que sa mère na point élevée naimera point élever ses enfants. Malheureusement il ny a plus déducation privée dans les grandes villes. La société y est si générale et si mêlée, quil ne reste plus dasile pour la retraite, et quon est en public jusque chez soi. A force de vivre avec tout le monde, on na plus de famille; à peine connaît-on ses parents: on les voit en étrangers; et la simplicité des murs domestiques séteint avec la douce familiarité qui en faisait le charme. Cest ainsi quon suce avec le lait le goût des plaisirs du siècle et des maximes quon y voit régner. [1362:] On oppose aux filles une gêne apparente pour trouver des dupes qui les épousent sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes; sous un air contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore, et déjà on lit dans leurs yeux lardent désir dimiter leurs mères. Ce quelles convoitent nest pas un mari, mais la licence du mariage. Qua-t-on besoin dun mari, avec tant de ressources pour sen passer? Mais on a besoin dun mari pour couvrir ces ressources. La modestie est sur leur visage, et le libertinage est au fond de leur cur: cette feinte modestie elle-même en est un signe; elles ne laffectent que pour pouvoir sen débarrasser plus tôt. Femmes de Paris et de Londres, pardonnez-le moi, je vous supplie. Nul séjour nexclut les miracles; mais pour moi je nen connais point; et si une seule dentre vous a lâme vraiment honnête, je nentends rien à vos institutions. [1363:] Toutes ces éducations diverses livrent également de jeunes personnes au goût des plaisirs du monde, et aux passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les grandes villes la dépravation commence avec la vie, et dans les petites elle commence avec la raison. De jeunes provinciales, instruites à mépriser lheureuse simplicité de leurs murs, sempressent à venir à Paris partager la corruption des nôtres; les vices, ornés du beau nom de talents, sont lunique objet de leur voyage; et, honteuses en arrivant de se trouver si loin de la noble licence des femmes du pays, elles ne tardent pas à mériter dêtre aussi de la capitale Où commence le mal, à votre avis ? dans les lieux où on le projette, ou dans ceux où on laccomplit? [1364:] Je ne veux pas que de la province une mère sensée amène sa fille à Paris pour lui montrer ces tableaux si pernicieux pour dautres; mais je dis que quand cela serait, ou cette fille est mal élevée, ou ces tableaux seront peu dangereux pour elle. Avec du goût, du sens et lamour des choses honnêtes, on ne les trouve pas si attrayants quils le sont pour ceux qui sen laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes écervelées qui viennent se hâter de prendre le ton du pays, et se mettre à la mode six mois durant pour se faire siffler le reste de leur vie; mais qui est-ce qui remarque celles qui, rebutées de tout ce fracas, sen retournent dans leur province, contentes de leur sort, après lavoir comparé à celui quenvient les autres? Combien jai vu de jeunes femmes, amenées dans la capitale par des maris, complaisants et maîtres de sy fixer, les en détourner elles-mêmes, repartir plus volontiers quelles nétaient venues, et |